Rose et la rose


Pour Michel Tournier


     Un jour, une jeune fille qui s’appelait Rose se pencha vers une
rose superbe et en respira le parfum. Soudain, elle se sentit devenir
toute petite et tomber au coeur de la fleur. Les pétales se refermèrent
sur elle et elle fut précipitée dans la tige. Elle tomba dans un autre
jardin.
     - Ah ! ah ! entendit-elle aussitôt. Et elle vit plusieurs enfants
qui l’entouraient en riant.
L’un d’eux, une petite fille, ne se moquait pas.
     - Elle s’est peut-être fait mal ! s’exclama-t-elle, en aidant
Rose à se relever. D’où viens-tu ?
     - Euh… Je suis tombée. Tombée dans une rose.
     - Ca c’est original. J’en suis fort aise. Désormais tu
m’appartiens.
     - Mais …
     - Il n’y a pas de « mais » qui tienne ! Tu es retombée dans
ton enfance. Ici, il n’y a que des jeux. Si tu veux retrouver ton monde, tu
devras réussir trois épreuves ! N’est-ce pas ? ajouta-t-elle vers les
autres enfants.
     - Oui, oui, oui, crièrent-ils en choeur. Trois épreuves ! On
commence tout de suite !
     - Concertons-nous d’abord.
     Tous les enfants accoururent pour décider quelles épreuves Rose
subirait. Ils étaient de plus en plus nombreux et ils parlaient tous en
même temps. Rose se demandait si elle ne devait pas s’enfuir, mais
pour aller où ? Les trois épreuves étaient sans doute sa seule chance
de redevenir elle-même.
     Un enfant s’approcha d’elle et lui dit :
     - Ca risque d’être long, tu sais. Tiens ! Prends ces feuilles et
cette boîte de peinture, et dessine en attendant.
     Comme elle n’avait rien d’autre à faire, Rose se mit à dessiner…
une rose.
     L’enfant était resté près d’elle. Quand la fleur fut finie, il déclara :
     - Elle est ratée, ta rose ! Recommence !
     Rose ne la trouvait pas si ratée que ça. Mais l’enfant déchira son
dessin. Bien que Rose ressentît de la colère, elle se retint de se fâcher.
     - Je vais essayer de faire mieux, ça m’occupera.
     Et elle recommença. Pendant ce temps, les autres enfants
poursuivaient leurs palabres. Le deuxième dessin fut déchiré comme le
premier, et de même le troisième, et le dixième, et ainsi de suite. Cela
dura plusieurs jours.
     - Ces enfants se moquent de moi, pensait-elle. Jamais je ne
retournerai chez moi !
     Cependant, comme elle continuait à dessiner sa rose, celle-ci
devenait de plus en plus belle, à tel point qu’un jour elle fut d’une
beauté incomparable.
     Alors, elle dit à l’enfant qui mille fois avait déchiré ses dessins :
     - Tiens, celle-là est un peu mieux. C’est grâce à toi que j’ai
réussi à la dessiner. Je te la donne.
     L’enfant prit le dessin et alla voir les autres enfants qui, après un
conciliabule, vinrent tous vers Rose. L’aîné prit la parole :
     - Nous avons une bonne nouvelle à t’annoncer. Sans le
savoir, tu as réussi tes trois épreuves. La première était celle de la
persévérance : tu ne t’es pas arrêtée de dessiner. La seconde, celle de
la modestie : tu ne t’es pas vantée d’avoir réussi ton travail. La
troisième, celle de la générosité : tu as donné ton dessin. Reviens-nous
voir quand tu veux !
     Aussitôt, Rose se sentit aspirée dans l’autre sens. Elle remonta à
toute vitesse le tunnel vert et fut recrachée par la rose qui l’avait avalée.
Quand elle se redressa, il y avait un garçon près d’elle. Elle cueillit la
rose et la lui offrit.


Eugène Michel
2008