Texte paru dans la revue L’Atelier du Roman, n°59 publiée par les éditions Flammarion en septembre 2009.


Depuis l’invention de l’écrit, la connaissance et la mémoire se sont toujours fixées, d’abord pour circuler de main en main, puis, pour être diffusées auprès de cercle d’initiés sous forme manuscrite, avant de s’élargir à des lecteurs inconnus, avec l’invention de l’imprimerie. Les contenus cessant d’être confidentiels et les thèmes abordés devenant universels, la mutation fut de taille pour l’auteur. Aujourd’hui, avec la troisième révolution de l’écrit, alors que les supports de la création se dématérialisent et se multiplient, et que les savoirs de l’humanité se numérisent, on parle de partage illimité via les réseaux numériques. Pressé de toutes parts par les enjeux économiques et les nécessités du temps présent où prime le culte de la vitesse, le livre est contraint de s’adapter, et les auteurs de garder leur liberté de créer et de s’exprimer.


En dehors des actions en faveur de la liberté d’expression, les écrivains se sont rarement trouvé en première ligne sur les débats touchant le livre et l’édition. Non parce qu’ils s’en désintéressent, mais parce qu’ils ne sont pas des techniciens du livre, et que leurs intérêts sont le plus souvent pris en charge par leur éditeur. Et pourtant… En matière d’usage informatique, ils ont été des précurseurs. Combien parmi eux ont expérimenté le traitement de texte dès le début des années quatre-vingt, avant de l’adopter comme outil au service de leur imaginaire et de l’expression de leur pensée ! L’architecture même de leurs œuvres en a été modifiée, tant il leur est apparu facile de tailler et recomposer leurs textes au fil d’un processus d’écriture jusque-là rigidifié par la matérialité et la linéarité du support papier. Suivant cette évolution, grâce à « l’écriture numérique », chaque auteur a désormais la possibilité d’ouvrir son œuvre, de la rendre protéiforme et évolutive. Il suffit d’assister aux « performances » numériques publiques de nombreux poètes contemporains pour constater que la virtuosité technique est au service de la création, et  de l’intérêt que lui porte un public friand d’hyper médiation.


Numérique : une chance historique pour les auteurs…

Toute nouvelle technologie s’ouvre sur un monde nouveau qui produit ses règles d’élaboration et d’usage, et porte en lui ses qualités et ses propres défauts. Côté pile : alors que la durée moyenne de vie en librairie d’un livre imprimé est de deux mois, la diffusion via les réseaux numériques lui ouvre l’éternité : plus d’exploitation commerciale interrompue ni de stocks épuisés ! Côté face : tous ces ouvrages dématérialisés risquent de se retrouver à égalité sur le Web, parmi des millions d’écrits ne méritant pas l’appellation d’œuvres.

 

Avec le livre papier, les choses sont simples : l’auteur remet son texte à l’éditeur qui, ayant choisi de le publier, effectue avec lui un travail éditorial de qualité. Après quoi, la chaîne de médiation du livre prend le relais jusqu’au lecteur, via notre réseau de librairies-conseil de proximité. Avec le passage au virtuel, l’auteur, initiateur de l’œuvre, peut être tenté de se passer d’éditeur, et de vendre lui-même ses livres en ligne. En pratique, ce modèle économique paraît périlleux pour de multiples raisons : coûts de gestion du système plus élevés qu’on ne l’aurait pensé ; impossibilité de rester visible au milieu d’une profusion de propositions ; risques de piratage, etc.


A l’origine de ce désir d’autonomie, les conditions de plus en plus drastiques imposées aux auteurs conduisent l’immense majorité d’entre eux à abandonner l’idée de vivre de leur métier d’auteur. Face à ce phénomène de paupérisation, et à moins qu’ils ne les assimilent à de simples « fournisseurs de contenus », il revient aux éditeurs d’assurer à leurs auteurs de justes conditions de rémunération. Faute de quoi ceux-ci se tourneront vers les plus offrants : libraires en ligne, e-diffuseurs, et opérateurs télécom dont le seul objectif est la rentabilité. Ce serait un comble que la technologie rende le métier d’écrivain impraticable et tue la créativité !


Pour une valeur ajoutée de la chaîne éditoriale…

Pour refonder la chaîne de valeurs du livre, face à un marché saturé de contenus numériques sans valeur attestée, et de « tuyaux » et équipements de diffusion coûteux et pléthoriques, il relève de la responsabilité des auteurs et des éditeurs d’adopter une stratégie commune équilibrée. En l’occurrence, le premier rôle de l’éditeur est d’assurer un travail éditorial mettant en valeur l’identité du contenu initial. C’est cette fonction qui distingue aujourd’hui l’éditeur de l’imprimeur. C’est elle qui, demain, fera la différence entre lui et les simples « distributeurs de contenus numériques ». Livre fermé, ou livre évolutif…, avec les potentialités du numérique en matière de création et d’enrichissement des contenus, cette fonction éditoriale devra s’étendre aux « plus » apportés par les bouquets de liens, de supports audio sur le Web et de prolongements multimédia. Cette valeur ajoutée « purement Web », consultable librement, est la condition nécessaire à l’adoption de la lecture par de nouvelles générations dont les usages culturels sont liés aux pratiques interactives.


Il revient ensuite au couple auteur/éditeur de garantir la fiabilité du contenu achevé. Or, la numérisation entraîne de nouveaux risques : voisinage de publicités, découpage, indexation, étiquetage, reconnaissance approximative des caractères... Pour le livre numérique, cette notion de fiabilité initiale du contenu, et de sa conformité à la volonté de l’auteur, relève du droit fondamental du lecteur acceptant de s’acquitter d’un «prix d’achat » fixé par les titulaires des droits. L’œuvre diffusée en ligne étant fragilisée par des modes d’accès et d’usage démultipliés, il revient aussi à l’éditeur de mettre en place les protections techniques capables d’en empêcher le piratage et le détournement. Et il revient à l’auteur (détenteur du droit moral) de veiller à la sauvegarde de l’identité propre de son œuvre.

Enfin, il est légitime de diffuser chaque œuvre en échange d’une juste rémunération. De ce point de vue, le Code de la Propriété Intellectuelle impose un rapport de proportionnalité entre le bénéfice tiré des ventes et le montant des droits d’auteur. Avec un livre dématérialisé, et selon le mode de commercialisation envisagé (paiement à l’acte de téléchargement, abonnement, emprunt, simple consultation d’extraits, etc.), d’autres modes de rémunération associant l’auteur au chiffre d’affaires (tel que le mix forfait + rémunération proportionnelle déjà pratiqué par l’édition scientifique et médicale), restent à envisager.


Ainsi, sur la base d’une offre légale justifiée, on imagine fort bien deux types de livres numériques cohabiter. D’une part les ouvrages aussitôt lus aussitôt oubliés, proposées à des prix « cassés », voire gratuitement, et privilégiant l’efficacité et l’immédiateté liées à la lecture fragmentée sur écran. Et d’autre part, les œuvres de qualité, vendues à un prix plus ou moins proche de l’édition papier, et enrichies de liens internes et externes : hypertexte, avec images fixes, son, vidéo…, nécessitant un temps de lecture et de réflexion, à la base de tout enrichissement personnel.

 

 « Un monde pour tous », en somme, où les libraires, médiateurs du livre sur le Web, et les lecteurs auront leur rôle à jouer… Mais il est permis d’espérer, la vie est à ce prix…

                                                               Alain Absire