Mathias Lair publie des récits et nouvelles en français, des poèmes en "galimathias" – et bientôt un premier roman. Tient une rubrique, "il y a poésie" dans la revue Décharge. Il est aussi journaliste à ses heures. Il a édité des ouvrages de poésie sous le nom d’Apostrophe, et la revue Mot pour Mot.

Il défend depuis longtemps le droit des auteurs : il a fondé le CALCRE (Comité des auteurs en lutte contre le racket de l’édition) en 1978, puis a pris diverses responsabilités au SELF (Syndicat des écrivains de langues française), au CPE (Conseil permanent des écrivains), à l’Union des Écrivains, à l’Union des poètes & Cie qu'il a co-fondé. Il est aujourd’hui un des élus du Comité de la SGDL, il anime sa commission poésie.

Il est né en 1945 à Elbeuf, ville dont il parle dans "Aïeux de misère".

 
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Mathias Lair, L'AMOUR HORS SOL : en librairies le 1er septembre 2016

Alexia et Frédéric se retrouvent vingt après. Ils s’étaient dit que plus tard, leurs enfants partis, leurs conjoints aussi, ils pourraient s’aimer pleinement.

Frédéric ne veut pas d’une histoire d’amour, il veut aimer Alexia hors du temps, c’est là qu’il la trouve, la retrouve. Il instaure ce qu’il appelle la règle de la « cure d’amour » : se rencontrer ici et maintenant, jouir de l’instant, loin de leurs vies personnelles dont ils ne doivent pas parler. Ce qu’ils tentent en se donnant rendez vous d’hôtel en hôtel, parcourant les stations d’une manière de carte du tendre : le bouleversement de la première fois, la réinvention de l’amour, les jeux de petite perversité ; mais aussi la confrontation des égos, le fossé des distinctions sociales…

Frédéric finit par comprendre qu’il faudrait aimer Alexia sans elle.

 

Journal du désœuvrement (24)

de Mathias Lair

 

Menus objets (suite).

Près du tapis, le sécateur est posé sur la marche, prêt à servir. J'ouvre la fenêtre du balcon, et je taille le lilas qui prolifère, j'enlève les tiges de poids de senteur qui ont jauni. C'est un modèle ancien, fait d'un acier noir. Je pense à ces poutres de fer, dans les temples indiens. Ils ne rouillent pas. On ne sait pas pourquoi, on a perdu la recette.

Une fois par an, j'enduis légèrement le sécateur de l'huile qui me tombe sous la main, avec un sopalin ; le plus souvent une huile de cuisine. Il n'est pas gras pour autant, le métal a sous mes doigts une belle douceur, nous nous accordons l'un à l'autre. Le ressort est composé de deux fines lames d'acier articulées. Il me vient de mon père grand.

L'essentiel de mon outillage vient de lui (pas de mon père, trop inexpert – psychanalystes, s'abstenir !). Il remplit deux caisses d'outils faits du même métal. Deux lourds tiroirs qui stabilisent mon établi, à la campagne. C'est qu'ils sont très lourds ! J'en ai tiré un petit étau que j'ai installé dans ma bibliothèque. Serré dans ses mâchoires se dresse « L'érotisme divinisé », d'Alain Daniélou. Le bricolage mène à tout.

J'oubliais la boite à outils ! Faite de ses mains, en bois qu'il a ouvragé. Les angles sont biseautés, le devant gaufré. C'est une manière de petit coffre, on le tient par une large bride d'un vieux cuir qui a résisté aux années (au moins quatre vingt ans ?), il tape rudement sur les reins quand on le porte. La boite est posée dans le couloir qui mène à mon bureau (je devrais plutôt dire : mon cabinet ; une petite pièce, les murs tout en livres), elle me tombe sous les yeux plus d'une fois par jour.

 

Journal du désœuvrement (23)

de Mathias Lair

 

Menus objets.

C'est un vieux tapis de la taille d'un paillasson, posé à l'intérieur, au seuil de mon balcon. Je l'ai vu longtemps à La Baule, me semble-t-il, et à Orbec assurément. Chez mes parents. Ses motifs font penser à une pyramide aztèque, ils sont avant tout mécaniques. C'est un tapis de presque rien, dont la laine a feutré.

J'ai donné ou vendu la plupart des objets remarquables qui me venaient d'eux. J'ai conservé quelques souvenirs infimes que personne n'est capable d'identifier. Ça reste entre eux et moi. Pourquoi ce tapis ? De leur vivant je marchais dessus sans le voir. Contient-il la trace de leurs pas ? Mon choix reste un mystère. Je l'ai toujours vu à un seuil. Peut-être symbolise-t-il le moment où l'on sort de la maison ? Dès l'âge de quinze ans, je voulais partir. 

 

Journal du désœuvrement (21)

de Mathias Lair

Revenant de Venise, je continue ici la déambulation, dans mon quartier parisien, croisant ses indigènes qui rentrent chez eux un paquet de gâteaux à la main (c'est dimanche !), je retrouve la question : pourquoi a-t-on tenu à ce que cette ville soit si laide ?

Je n'arrive pas à croire que ce n'est pas sans intention qu'on a monté ces murs purement fonctionnels, en évitant toute couleur, toute fantaisie, tout plaisir des yeux. Pourquoi cette volonté de faire moche ? Si ce quartier n'est pas DeLuxe il n'est pas non plus lumpen. Bien que le XIIIème arrondissement fut autrefois (il y a un demi siècle) industriel, il est aujourd'hui résidentiel pour classes moyennes, avec une certaine mixité sociale (le samedi soir, des ados plutôt beurs beurrés gueulent dans les rues).

à regarder de plus près, je peux néanmoins faire une distinction. Les vieux immeubles, du XIXème et jusqu'aux années 30, manifestent un goût du détail. Les accessoires architecturaux, corniches, chambranles de fenêtres et de portes, ont fait l'objet d'une recherche évidente. Les bâtiments du début du siècle, et cela concerne aussi les HBM de ce temps-là, jouent sur les volumes en présentant des décrochements, des manières de bow windows. L'architecte moderne, celui d'après 1945, ne se casse pas la tête : il fait simple et économique. Même les bâtiments somptuaires sont rudimentaires. Au regard de la moindre église romane ou gothique, une église des années 1950 reste un bricolage de pauvre. Qu'on ne nous rebatte donc pas les oreilles avec les progrès de la technique !

Le concept, voilà l'ennemi. Depuis les années 50, les bâtiments ne sont plus dessinés, mais conçus. Mentalement conçus. Et voilà ce que ça donne : des murs plans avec des trous fonctionnels pour faire passer la lumière. C'est calculé, hygiénique, et bien sûr économique. La riche société d'aujourd'hui ne dispose plus des moyens dont disposaient nos pauvres ancêtres il y a quelques siècles. Rentabilité oblige !

Il n'y a pas qu'en architecture que règne le concept. En art aussi. Le pensé prime sur le sensible. Vive la technoscience !

 

Journal du désœuvrement (20)

de Mathias Lair

Porte de Bercy, dans la suite de l'avenue de France, ce quartier en construction. Un bâtiment m'attire l'œil. Il s'élève droit, sans toit : il est carré. Issu du calcul d'un architecte équipé d'une règle et d'un concept. À ma droite, des arbres. Eux aussi suivent un principe, un seul, celui de l'ascension, mais chacun d'entre eux a tenu compte des orientations de la lumière, du vent, de mille accidents pour s'élever quand même. Pas un de pareil, mais tous semblables. Leur nécessité n'a pas ignoré le hasard, elle l'a épousé, et pour quel résultat ! Quel charme ! Quelle richesse ! Au regard de ces troncs, les bâtiments me paraissent d'une pauvreté insigne. Notre cervelle architecturale ne produit que du binaire. Bit ou pas bit, de cette indigence d'esprit nous savons faire une habileté, mais pas plus ! Ce paysage citadin me parait un désert ; un monumental cénotaphe dédié à la mort, sans doute celle que fait planer l'homme de pouvoir, comme une menace. 

Pour en arriver là, pour faire régner le concept, il nous a fallu nous débarrasser de notre immersion dans la nature, fustiger notre imagination, bannir les contes et les dieux. Notre aridité est la conclusion d'un long difficile et patient décapage.

J'imagine un bâtisseur recueillant quelques branches tordues, de ses pieds malaxant la boue, construisant sans calcul, à hauteur d'homme, les villages d'autrefois avec leurs places où l'on se sent si bien, faites à notre exacte mesure.

 

Journal du désœuvrement (19)

de Mathias Lair

 

Lorsque j'étais en contact avec le ciel et la terre, j'étais toujours en complétude. Le matin à peine levé j'avais le temps entier, sa lumière, mille annonces du jour nouveau, un vent depuis l'horizon me portait, j'étais avec. Quelques merles dans l'herbe, un rouge gorge sur le cerisier ; des nuées dans le grand laurier… Heureux en moi-même qui était plus que moi, gorgé de présence, qu'attendre d'autre que ce qui est ?

La ville est un espace de privation sensorielle. Elle nous met au pain sec, ne nous laisse que l'excitation mentale. Emmitouflés dans ses murs, que voyons-nous encore ? De la chair humaine, des rires humains, des bavardages repris à satiété dans des appareils divers qui nous susurrent mille voix. Dans le béton, il n'y a de vivant que l'humain, de désirable que l'humain. La ville est un espace d'excitation sexuelle. Mais elle n'en donne que le prurit, pas la respiration.

 

Journal du désœuvrement (18)

de Mathias Lair

Approcher la littérature m’a rendu fou. Un temps.

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un symptôme purement personnel. Je ne suis qu’un parmi des millions à être d’une civilisation du Livre. Et j’ai vu plus d’une personne perdre la boussole face à un auteur ; soit en disparaissant dans une adoration confinant au délire religieux, soit le plus souvent en développant une haine envieuse et sans merci…

Première rencontre. Bégayant, sur le seuil, j’avais à peine accès. Mais je voyais déjà ces nobles figures dont la douceur m’étonna. La fréquentation des textes leur avait donné une patine, l’empreinte d’une sagesse seulement implicite, mais lumineuse. Il a suffi pour que j'en sois transcendé.

Jusqu’alors, les voix dans les livres venaient d’un autre monde que le mien. Je les savais inaccessibles, je me contentais de leurs échos. Je ne pouvais que les recevoir sans y participer. Bien sûr je bricolais quelques verbiages, en douce, dans mon alcôve. Mais honteusement, il n’était pas question de les mettre au jour : je n’avais pas le droit. Les voix des auteurs, je les recueillais dans un espace que je qualifierai d’intermédiaire : je n’étais plus de chez moi lorsque j’étais à leur écoute. Mais j’y retombais toujours. Je distendais le lien, mais il restait ferme. Jusqu’au jour où il céda : j’allais peut-être devenir un écrivain. Un écrivain, comme on dit un chou, un genou, un homme… un dieu ?

Jusqu’alors j’avais vécu sur terre. J’étais de la terre. De la race des bar bar. Mécréant comme pas deux, à la cervelle étroite. Nous n’en étions pas (nous ne le sommes toujours pas) à pratiquer ce que les psychanalystes appellent une formation réactionnelle, à proclamer « prolo is beautiful ! ». Nous étions convaincus du contraire. Nous ne voulions pas en convenir, nous avions quand même notre fierté mais, en notre tréfonds, nous le savions bien : nous n’étions rien. Longtemps les noirs ont su qu’ils étaient le diable. Nous, même pas.

Alors, la littérature !

Certains écrivent comme ils babillent, ce n’est pour eux qu’un jeu, ils sont dans leur élément, qui n’était pas le mien. C’est que le monde est composé de deux mondes. En bas il y a les mortels – si mortels qu’ils sont déjà morts ; de fatigue, de désolation… En haut il y a l’Olympe, habité par des gens qui se gobergent et festoient dans les champs élyséens – si différents de nous qu’on en fait des dieux. La césure n’est pas tout à fait imperméable, on avait bien entendu parler de quelques héros parvenus, de quelques cocottes qui se font mettre par un d’en haut ; des demi-dieux. Ils sont rares, et ils ne nous fréquentent plus depuis qu’ils ont changé de statut. 

Le Texte est d’en haut. Il est descendu en direct du Sinaï ou d’un autre mont. Pas pour nous ! Nous ne faisons pas la loi, nous nous devons seulement de l’appliquer. Or voilà que, par la magie du verbe, j’allais changer d’être. Voilà qu’allaient s’ouvrir devant moi les portes de la toute puissance, de la toute science, du tout amour. Je n’hésitai pas à bazarder mes vieux meubles : l’univers dans lequel jusqu’alors j’avais végété.

Bien sûr j’en suis revenu. Je me dis aujourd’hui que j’ai connu un petit épisode délirant dont j’ai réussi à sortir. Mais une question reste : combien sont-ils à partager encore cette hallucination ?

 

Journal du désœuvrement (17)

de Mathias Lair

Supposé portait (suite du fragment précédent).

Comment se fait-il qu’aujourd’hui tout ait changé ? Je n’accorde de valeur qu’à de rares textes ; qu’à de rares auteurs vivants, les autres me paraissant d’un terne, d’un convenu dont ces malheureux ne se rendent pas compte, les innocents ! Ils se contentent d’un narcissisme facile, sinon comment oseraient-ils persévérer, titre après titre ? Mon narcissisme à moi est devenu intégral. Et, ô étonnement, je m’accorde à ce que j’écris, j’en tire des jouissances, un sentiment d’accomplissement, bien que je ne trouve guère d’écho. J’en souffre parfois, mais je retombe toujours d’aplomb.

Je suis devenu un mégalomane incompris, mais d’une autre tenue que ces misérables qui tonnent contre la censure éditoriale. Du moins je l’espère. Écrivain raté, moi ? Je pense en mon for intérieur, j’ai rarement l’occasion de l’exprimer (bien que je ne men prive pas toujours), grand mal de mes confrères. La plupart donnent dans le bon sentiment, et surfent sur la vague des opinions convenues. Cela fait de très jolis concerts, que je trouve semblables aux conversations de salon.

Mon malheur, qui est aussi mon bonheur, je n’y renoncerai pour rien au monde, tient à ma différence. Et dans le fond, ceux qui ne sont pas capables de goûter ma singularité n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes. Je n’irai pas jusqu’à dire que je les méprise ou que je les plains d'être si normaux (c'est-à-dire normosés), j’en reste froidement au simple constat.

Tout d’abord, j’ai d’autres idées, une autre sensibilité, qui tiennent à ce qui m’a constitué. La littérature, pour l’essentiel, reste un art bourgeois, pétri de ses idéaux. Le moindre manquement à la ligne est pénalisé. Ô, en toute inconscience, on trouve seulement que « ce n’est pas ça », que ça ne plaira pas, que mes textes rencontreront peu d’écho… Aucune condamnation explicite, car je ne représente aucune menace. Il suffit de me laisser dans mon jus. Simple constat, disé-je, je ne nourris aucune haine vengeresse, je ne me construis pas non plus une gloire d’incompris. Simplement, je reste ailleurs. Fermement accroché à mon roc.

J’ai donc connu une métamorphose. Je fus mollusque, j’arbore aujourd’hui une belle carapace. Comment comprendre ce complet renversement ? Sans doute je conservais en moi, mais profondément refoulé, un intraitable narcissisme – je parle du bon, celui qui est adhésion à son envie de vivre, envers et contre tout – ? J’aime à croire, plutôt, que mon nouvel état est le résultat d’un long travail personnel, tel que je ne devrais rien à personne, je n’aurais rien reçu, j’aurais tout conquis et appris, de mon propre chef. 

 

Journal du désœuvrement (16)

de Mathias Lair

Supposé portrait (toujours)

Longtemps j’ai pensé n’avoir aucune valeur. J’étais une miette ; une mouche perdue sur un lac de crème, que faisait-elle là ? De quel droit vivais-je ? Apparemment d’aucun, j’étais un intrus, il aurait fallu que je demande pardon d’exister. Comment ai-je pu saisir que ce serait en pure perte ? Mes congénères sont nombreux, qui s’épuisent à rechercher l'amour d'un père qu’ils ne trouveront jamais, à tenter de se faire admirer de ceux qui les méprisent, à rêver d'arriver un jour au sommet d’un succès qu’on ne leur disputerait plus, enfin… Les plus doctes psychanalystes estiment que de très jeunes enfants, précocement intelligents, sont à mêmes de détecter et déjouer les situations relationnelles les plus tordues. Aurais-je été de ceux-là ?

Si je n’acceptais pas mon sort, puisque j’en souffrais, je dus néanmoins en tenir compte ; le consigner dans ma colonne « débit », sans pour autant le considérer comme une dette que j’aurais à rembourser. Je passais donc mon temps à raser les murs, je fus incapable de soutenir un point de vue. À peine levée, ma voix s’enterrait ; telle une source disparaît dans les herbes, juste après avoir jailli.

Ce n’est que dans la solitude qu’il m’arrivait de retrouver l’usage de la parole. Loin de tous, je pouvais enfin parler sans que les réparties des absents me fassent perdre mon fil. L’intervention d’autrui, le plus souvent, me jette dans un trou noir. Il me faut plusieurs jours pour comprendre enfin ce qu’il voulait dire : pour saisir le sous-texte sans quoi son propos reste une énigme qui me plonge dans un état de perplexité dont, bien sûr, je ne sais que faire. Pour que ça nique ensemble (que ça communique) il faut partager d’emblée un terreau commun. C’est ce fond qui me manque le plus, je l’ai dit. Pour moi toute relation reste vaseuse, consiste à brasser une confusion où je ne peux que m’empêtrer.

Je pris donc l’habitude de parler seul ; puis d’écrire. J’avais découvert entre temps des voix qui s’adressaient à moi, dans les livres. Pas directement. Comme si je cheminais auprès d’un compagnon qui parle droit devant lui, sans me regarder, sans me prêter attention, mais en sachant que sa voix porte jusqu’à moi. Ce qui pouvait se comprendre comme la marque d’une délicatesse, d’un égard extrême. On ne cherchait pas à me contraindre à écouter, à acquiescer, à objecter. On me laissait libre. Intégralement.

Il parait qu’on se construit en mangeant les autres. On appelle ce processus « identification », qui laisse à entendre que c’est par autrui qu’on existerait. On commence par manger le sein de sa mère, puis on boit ses paroles. Manifestement, j’avais souffert d’indigestion.

Je mangeais donc les livres, et cherchai bientôt à imiter leurs voix. Mais je retrouvais vite mon incapacité à être. J’avais toujours de multiples raisons pour juger inutile toute expression, tout projet, soit que je n’avais rien à dire, n’ayant rien vécu de remarquable, ma race n’ayant souffert aucun martyre significatif dont faire une tragédie, n’ayant accompli aucun haut fait. Quant à l’imagination, il ne fallait pas y compter. De plus je ne trouvais à mes écrits aucun rythme singulier, aucune couleur ; comme si je labourais la mer.

Journal du désœuvrement (15)

de Mathias Lair

Je déambule souvent dans ce que Franck Evrard appelait son village, j'y habite. Le quartier où il est né, a vécu, a aimé… entre la rue de la Santé, le métro Glacière, le café de Tolbiac où plus d'une fois je l'ai trouvé à la terrasse, côté soleil, toujours un peu débraillé.

Je marche dans ce quartier, passant parmi les passants, il me revient. Toujours. Des mois, des années après. Dans une sorte de ahan, une manière de cri qui surgit, je me fiche bien des autres qui voient un monsieur plutôt vieux hurler à la lune… Je n'accepte pas. Il avait cinquante ans.

Un matin sa femme l'a retrouvé mort, dans le lit.

La veille, il lisait mes textes lors d'une soirée dédicace.

 

Journal du désœuvrement (14)

de Mathias Lair

Supposé portait (encore)

Impossible de les appeler frères. Ils me sont tous ennemis, souvent malgré eux. Ils recèlent leur lot de saleté de méchanceté avec tant d'innocence ! Au fond, c'est peut-être leur bêtise leur ignorance qui est mon pire ennemi. Il n'empêche : je ne peux attendre d'eux rien de bon, je dois me méfier, question de survie. Voilà ce qui est inscrit en moi depuis des temps immémoriaux. Qui m'a incisé cela ? Comme un tatouage psychique dont je ne pourrais me débarrasser. Comme apprentissage initiatique de l'inhumanité, merci papa maman, merci les copains !

à cela j'adhère malgré moi. Si ça me colle à la peau, j'ai placé par-dessus des idéaux plus humains. Je crois dur comme fer à un lendemain qui chante… Hélas mes idéaux se résolvent en surmoi : ils ne sont qu'impératifs. L'amour ne vient qu'en sursaut – par culpabilité de ne pas assez les aimer ?, ou dégoût de mon dégoût – de trouver qu'ils puent, qu'ils sont moches, rétrogrades ?

Je sais que le mal dont ils sont victimes aujourd'hui, ils sont prêts à le perpétrer demain, dès que les circonstances leur seront plus favorables. Je connais la vraie réponse : il faut aimer quand même. C'est dans le "quand même" qu'est l'amour, bien chrétiennement. Voir la joue gauche…

J'ai tenté une solution : être mécanicien des âmes, soignant, éducateur. Alors on aime jusqu'à leur noirceur, car on la croit passagère, on va les nettoyer... Un espoir nous guide. Mais c'est au prix d'un tour de passe passe qui perpétue l'exclusion : alors je ne suis pas avec, je suis en surplomb.

Il m'arrive pourtant de communier. De me sentir avec. Voilà que la solidarité coule de source. Mais c'est rare.

 
Journal du désœuvrement (13)
 
de Mathias Lair
 
Peut-être ça : comme un pied nez à tous nos Parthénon (comme dit l'autre), nos négoces qui nous emmaillent et nous ligotent – dont nous faisons nos précieuses casemates, il faut bien chérir ce qui nous donne à jouir et bouffer, même si peu, si mal.
 
Désœuvrement : se plaire aux choses ou gestes infimes, sans histoire – c'est ça, sans histoire à bavarder, propre à donner le tournis jusqu'à faire perdre le sens. Rien que du journalier : ouvrir les yeux dans la pénombre, on ne voit rien mais on devine derrière les lattes du volet la lumière, sentir la translation du corps du couché au levé, l'effort des cuisses ; le corps debout, nu un instant ; la place du bol sur la table de bois nu, sa blondeur et ses veines… soit l'art d'agencer les plaisirs de chaque minute. Est-ce cela qu'on appelle la paix ? Ces presque rien ? Alors on peut comprendre le goût pour les guerres ! Toutes les guerres du progrès humain, les épopées individuelles et collectives, les conquêtes diverses qui donnent le frisson du risque et de la victoire – voire de la défaite (souffrance des blessures diverses, à l'âme, au corps, mais toujours au summum de l'excitation).
 
Au fond je n'ai toujours voulu que ça, cette simple coulée de vie. J'en ai été dévoyé par les nécessités, soi-disant ; forcé au sacrifice, il fallait que je paye de ma personne pour un crime que je n'avais pas commis. Motivé, donc, pour l'école, le boulot, le conjugo… Fallait que j'en chie, tel était le décret social. Au bout de l'effort, on agitait la carotte des victoires et suprématies diverses. Piètre chiffon ! Je n'ai pas dit oui mais par prudence je n'ai pas dit non. J'ai donné le minimum requis, afin de ne pas me faire remarquer. Je sais comme ils sont, comme ils exercent leur suprématie, sans merci.

Journal du désœuvrement (12)

de Mathias Lair

La haine, plus féminine que masculine ? Sans doute, et dans les grandes largeurs si j'en crois un souvenir qui me parait remonter à une ère ancienne et révolue, celle de la grotte Chauvet ou presque, puisque nous sommes désormais libres et bientôt heureux, dès que nous pourrons enfin choisir pleinement entre Pepsi et Cola sans plus subir de pression de l'État, celui-ci ayant disparu au profit d'insaisissables anonymes, les sociétés du nom. En ce temps-là l'État c'était elle, la directrice du lycée, de grand air disait-on car au bord de l'océan, soumis aux vents du grand large, un établissement parfaitement public, à composante essentiellement féminine, quatre-vingt pour cent d'élèves filles et d'enseignantes.

Est-ce une loi du genre, le féminin, en famille comme en société dès qu'elles sont en nombre elles imposent leur loi (il faut s'esclaffer comme elles, exprimer une même délicate sensibilité), il apparaît alors que le phallus n'est plus toléré que tenu en laisse, sous contrôle strict, sinon pas de pitié – mais faisons-nous autrement, nous les hommes ? Méfiance et domination dès qu'on est en situation de pouvoir, du côté du manche (il faudrait un pendant à cette expression, un bandant (plutôt) mais féminin, pourquoi pas "orbite" ? Cela donnerait : "dès qu'on est du côté de l'orbite" – à entendre comme "hors bite" mais alors on ne sort pas du phallocentrisme, est-ce là une tare congénitalement masculine, en miroir exactement de la pendante, donc, dont je renonce à trouver l'équivalente). Donc, notre établissement public était vaginocentré, ce qui plaisait au plus haut point à l'adolescent que j'étais, je ne savais plus où donner de la tête, j'eus plusieurs amours, l'une après l'autre en tout bien tout honneur. Ce ne fut pas du goût de la gente professorale, bien que nos baisers se déroulassent le soir après les cours ou en week-end ; hors de leur vue, donc ce n'était de leur ressort. Il fallait que rien ne dépasse : mes amoureuses furent renvoyées du lycée pour mauvaise conduite, pas moi…

La directrice partageait l'opinion de ma mère grand à propos de ses filles et petite fille : toutes des putes. Sans doute étais-je un "pauvre" quelque chose, une victime ? Pas exactement : quelques semaines plus tard tomba un décret directorial, pas de poil superflu ! Rien ne devait dépasser ! J'étais le seul à porter la barbe. Comme je tardais à obtempérer, on me punit, en consigne… dans le bureau de la directrice ! Je la regardais travailler, l'écoutais téléphoner, elle était pour moi tout exhibée… mais jamais elle ne profita de la situation – comment comprendre autrement l'absurdité de la situation ? Fixé à elle je n'étais plus un phallus baladeur, la loi féminine était rétablie : s'il n'y en pas pour toutes il n'y en aura pour aucune, pas de jalouse, solidarité avant tout ! On ne passe en mode hétéro que lorsqu'on avoisine les 50/50. Au final mes joues devinrent comme mes fesses, aussi glabres, mais je ne rongeai pas longtemps mon frein. L'année suivante, notre prof de philo expliqua aux jeunes filles de la classe (je traduis) qu'elles ne devaient pas refuser de se faire mettre si elles en trouvaient l'occasion, rien de pire qu'une éternelle virginité – à laquelle elle semblait condamnée ? Son hymne à l'amour, bien que philosophique, méprisait toutes les convenances, elle prit bientôt un congé maladie, ce qui remit les choses en place : elle avait décompensé, nous avions assisté au début de sa folie, ouf ! Personne ne fit remarquer que son apragmatisme sexuel en était sans doute la cause, nous aurions du alors bouleverser tous nos repères, quitte à faire du lycée un lupanar pour raison de santé. Notre malheureuse prof, en ces années soixante, était avant-gardiste malgré elle, elle annonçait avant l'heure l'impératif catégorique postmoderne (elle adorait Kant, apragmatique lui aussi) : il faut baiser ! Puisqu'aujourd'hui qui ne lime pas est un impuissant, une incapable.

En classe de bac philo, il y eut pénurie de prof philo, je tenais ma vengeance. Après conciliabules et exploration de l'opinion publique, il fallut décider ou non de l'entrée en guerre. Nous étions trois meneurs, personne ne nous suivait, nous envoyâmes malgré tout une lettre à la directrice : si pas de prof philo, grève et manifestation ! Nous étions bien avant mai 68, la cause efficiente était la même : répression sexuelle. On avait voulu me la couper, on allait voir ce qu'on allait voir ! À notre étonnement, toutes les classes se levèrent, en masse. Les 4ème et 5ème nous reprochèrent de ne pas les avoir associés, nous avions signé la lettre au nom du second cycle seulement. Ce fut ma première leçon de révolutionnaire : la démocratie ça se force, tous des veaux mais quand on les pique au cul…

 

Journal du désœuvrement (11)

de Mathias Lair

Longtemps j'ai protesté : il fallait se lever, turfer en souriant… Depuis l'école, le sacrifice était permanent. Au bénéfice de qui ? Je ne savais l'appeler que "le social" ; une manière d'être collectif que nous construirions sans le savoir, et qui planerait au-dessus de nous. Oubliant que tout le monde ne vivait pas cette situation, qu'il y avait des rentiers heureux – une ignorance que l'on m'avait instillé sans qu'on en sache (ni moi ni ses instillateurs). Ainsi, j'ai cru qu'il était inévitable de devoir sacrifier au "social" son sommeil, son énergie, sa jouissance… Bien sûr j'en cédais le minimum, je tirais au flanc, j'essayais de récupérer des miettes. Je n'ai jamais été salarié à temps complet, j'ai toujours gardé un quart de temps pour moi. Je disais : pour écrire. Mais je n'écrivais guère…

Aujourd'hui me voilà retiré. Le français comporte ici de malheureuses connotations auxquelles échappe l'anglais : retired disent les anglophones. Je devrais donc connaître la jouissance permanente (jubilation, disent les espagnols) : je fais ce que je veux de mon temps (dans la limite de mes moyens) ! Mais voilà que je connais un retournement : je crains la vacuité.

Il m'arrive de travailler encore, un peu. J'ai alors le sentiment d'être heureux de pratiquer un don. Je donne avec bonheur, ils reçoivent avec bonheur, ils rendent avec bonheur… Jamais le labeur m'était apparu ainsi lorsque j'y étais contraint !

 

Journal du désœuvrement (10)

de Mathias Lair

Je lis un extrait d'un livre que Jacques Brémond publie : « Dans le champ, l'âne patient attend le pain que tu lui tends, fillette, de tes petites mains peureuses. Il pleut. Dans les basses-cours des nuages de poules. Ici, le tracteur est rangé; là, un homme vieillissant dort sur un banc de bois, bâton entre les cuisses.» (La mouette le dira mieux que moi, d’Alain Guillard).

Une telle description n'a pour moi de sens que si quelque chose vacille dans le tableau. Le quotidien du déjà-là reste sans relief, une telle platitude m'ennuie. Ce qui me mobilise c'est l'autre inconnu source ou cible d'un désir. Je tiens à partir, être ailleurs : sortir du tableau.

Peut-être Guillard cherche-t-il la même chose par une tactique d'exténuation. Il serait alors dans une manière de mystique négative, par arasement du réel. Peut-être. Pour moi ce n'est pas concluant, j'en reste au muet désespoir du tel quel. Ou alors pratique-t-il une manière perverse de nous pousser à bout ? En tous cas, il nous accule très efficacement à l'inacceptable.

 

Journal du désœuvrement (9)

de Mathias Lair

Supposé portrait (3)

Pour la même raison, j'ai fini par me désintéresser de l’amour, l'amour passion auquel j’ai voulu croire très longuement, jusqu’à ma quarantième année. J’ai longtemps nourri cette illusion, c'était dans l’ailleurs que je trouverais une femme, la femme qui me donnerait un monde nouveau, loin de ce bouillon de culture où j'avais jusqu’alors croupi. Pour soutenir une telle différence, pour ne me renvoyer en rien à mon terreau originel, il lui fallait être inimaginable. Je l’aurais bien vue parée de quatre bras, telle une divinité indienne, ou faite d’une simple buée, ou radicalement monstrueuse… en bref, quelqu’une qui me sortirait de l’ordinaire.

En fait je ne connus en ce domaine que des déceptions. Et ce dès ma première expérience. Lorsque je découvris le premier corps frémissant de ma première jeune fille, défaisant un à un les boutons de son gilet, une fois enlevée l’armature du soutien gorge, laquelle libéra une double masse laiteuse qui s’étala de chaque côté du torse, une fois débarrassée de l’ultime slip (la voyant un instant les chevilles en l’air, ornées de la mince étoffe, je pensai  : comme on hisse le drapeau en haut du toit pour fêter l’avènement de la toute nouvelle maison), j’eus l’impression de me trouver face à un autre moi-même. Certes, les différences étaient flagrantes, mais insuffisantes pour me la faire sentir étrangère. Nous respirions du même souffle, nous partagions la même excitation, les mêmes arrières pensées, encore inavouables, nous faisaient complices. Nous étions prêts à rempiler pour l'inévitable rengaine ! à rajouter un simple paragraphe au récit de toujours, à placer une pièce à peine nouvelle dans le puzzle déjà construit, à introduire dans l’inévitable répétition une infime variation dont nous serions censés faire des gorges chaudes, satisfaits de nous-mêmes, à peu de frais.

Bien sûr je n’en restai pas à cette première déception, je multipliai les tentatives, en évitant soigneusement toutes les femmes qui auraient pu évoquer ce que l’on nomme, si malheureusement mais opportunément, une âme sœur. Je finis par me résoudre à la conclusion que, depuis mes débuts dans la carrière amoureuse, j’avais obstinément refusée : la passion est un miroir où nous aimons le meilleur de nous-mêmes. Un miroir où se voir soi-même mieux que soi-même ; dans un moi jumellaire auréolé d’un idéal construit lui aussi à force d’histoires, les nôtres. En un sens, il est heureux qu’il se brise dans la plupart des cas ; que le drame (plus ou moins passionnel) soit toujours au rendez-vous. Car toute passion sent le renfermé, loin d’ouvrir un ailleurs, elle nous boucle dans l’entre-soi. Heureusement, j’étais incapable de m’y complaire, puisque je n’avais qu’une idée en tête, quitter mon propre navire. Me retrouver face à moi, fut-ce sous la plus belle apparence, la plus désirable, me donnait inévitablement envie de prendre le large. De changer de trottoir.  

 

Journal du désœuvrement (8)

de Mathias Lair

Supposé portrait (2)

Second mystère : j’aurais pu faire comme tout le monde, me durcir le cuir et manger de la même soupe. Me faire une place parmi les loups. Ils se contentent de signes d’allégeance que j’aurais pu donner. J’étais fait comme tout le monde, j’aurais pu prendre ma part du butin, prendre plaisir à quelques coups bas, quelques soumissions, quelques autocraties. J’ai du en commettre moi aussi. Pas assez ? Ils ont le nez fin, et flairent au moindre signe celui qui se distingue de la meute. Ce fut mon cas, je fus vite assigné au rôle de celui qui n’est pas comme les autres. Sans doute mon innocence en est-elle la cause. Je ne jouais pas en prévoyant deux ou trois coups d’avance, j’étais incapable de déceler les tactiques et les sous entendus de mes interlocuteurs. D’ailleurs, je m’en fichais ! Il aurait fallu que je m’intéresse profondément à eux, que je comprenne ce qui les motivait, alors que, comme je l’ai dit, j’étais ailleurs, hors de l’histoire, et donc des petites histoires qu’ils aimaient échafauder, pour un rien, pour vivre quelque chose, pour meubler un temps dans lequel, sinon, ils seraient tombés corps et âme.

Faire des histoires permet de faire l’histoire. Un domaine qui m’est parfaitement étranger ! Et d’abord les histoires de famille, que j’ai toujours considérées avec suspicion. Il suffit de voir quelle passion mettent les différents protagonistes du groupe pour répéter à chaque réunion, de famille justement, les mêmes souvenirs, les mêmes anecdotes, avec les mêmes rires, de voir combien ils veillent à ce que chaque élément s’emboite parfaitement aux autres éléments, comme dans un puzzle réussi, ressassant à satiété les ordres généalogiques ; répétant à leur niveau ce que les mythes et les religions racontent des origines et des bisbilles entre Kronos, Zeus et ses frères, Abel Seth et Caïn, toutes ces saintes familles déjà pleines d’amours et de fureurs, alors que justement, dans la mienne on ne voulait reconnaître que les bons sentiments, le reste se passant sous couverture. Et j’arrivais à penser que les sagas nationales, mais aussi les romans, à commencer par les chroniques de Grandgousier Pantagruel et Gargantua, n’étaient aussi que des histoires ; que les romans à histoire, c’est à dire pratiquement tout le corpus littéraire, était du même acabit, trouvant sa source dans la passion familiale de l’entre-soi, comme si à force de tourner et retourner les mêmes mots, les mêmes images, les mêmes mythèmes, la matière verbale, une fois bien barattée, formerait un socle pour être. Il n’est pas besoin de dire que, pour moi qui aspirait à l’ailleurs (j’y étais d’ailleurs condamné), tout cela sentait le renfermé ; une mauvaise odeur, pour tout dire quelque peu incestueuse.

 

Journal du désœuvrement (7)

de Mathias Lair

Supposé portrait (1)

J’ai toujours su qu’il n’y avait rien à attendre de ce monde ; presque rien. J’ai du l’apprendre très tôt, d’où le caractère d’évidence attaché à ce sentiment. Je crois que ce fut en tétant mon biberon ; plus vraisemblablement quand je fus en capacité de donner un sens à ce qui m’arrivait. Je dus en conclure que toute confiance me mènerait à ma perte, ou du moins ne serait pas sans conséquence malencontreuse.

J’aurais pu me révolter, et plus tard devenir délinquant, je connaissais assez le désespoir pour en arriver à cette extrémité. Un désespoir que je qualifierai de plat, sans tambour ni trompette ; simple résultat d’un état des lieux. Je commis quelques actes qui auraient pu me faire emprunter ce chemin. Il suffit de mettre un doigt dans l’engrenage, la combinaison des mauvaises fréquentations, des jeux de la justice et de la rééducation suffisent pour fixer un destin. Heureusement pour moi, je commis ces actes avec innocence. Ma précoce indifférence vis-à-vis de ce monde m’avait empêché de bien intégrer les lois, et m’avait permis de conserver une certaine bonté native que l’on qualifie souvent d’innocence Je ne pris donc pas de vrai plaisir à transgresser.

Bizarrement, ma réaction consista à prendre une certaine hauteur. Comme si je disais : non, merci, je ne mange pas de ce pain-là ! Puisque ce monde se révélait ne pas être à ma convenance, je m’en dégageai autant que je pus. En toute discrétion. En bonne logique, pour en arriver à cette attitude, il avait fallu que je nourrisse le sentiment d’une valeur… supérieure. Ceci reste pour moi un mystère. Par quel détour ai-je pu, du haut de mes trois ans, de mes cinq ans, construire une réaction qui s’apparente à du dédain ?

Peut-être, mais cela ne reste qu’une hypothèse, ai-je puisé un modèle dans mon environnement populaire ? Dans ma famille, on tirait un sentiment de supériorité de la condamnation de ceux de la haute, pour des raisons qui tenaient à la sainte morale : il est des mauvais traitements que, lorsqu’on est un être humain (et les patrons étaient censés en faire partie), on n’inflige pas à ses semblables, pensait-on…

Or, justement, on m’en infligeait ! Le monde était donc constitué de plusieurs circonvolutions plus inquiétantes les unes que les autres. Premier cercle : entre les pays, il y avait la guerre ; deuxième cercle : dans mon pays il y avait les exploiteurs ; troisième cercle : dans ma famille il y avait les maltraitants… et moi au centre de cet univers !

 
Journal du désœuvrement (6)
 
de Mathias Lair
 
Quiconque, étant (plus ou moins) de gauche, critique le temps présent tombe dans la réaction !
Cet argument est d'abord libéral : qui n'est pas dans le laisser-faire, ne place pas la liberté au-dessus de tout, et donc y subordonne toute morale, l'ensemble étant au service de son égotisme, est « contre ». Il est dans la réaction, il appartient au passé alors que nous sommes le progrès, l'avenir, la tolérance. Il est contre nous, donc il nous menace, donc c'est un ennemi, donc pas de quartier… alors se dévoile l'âme totalitaire du capital libéralisme, son intransigeance, sa violence.
Être réactionnaire, c'est donc être contre le libéralisme, rien de moins, rien de plus… Encore un tour de passe-passe pervers, cul par-dessus tête : puisque le mot est inévitablement associé à une nostalgie purement droitière, royaliste à la limite – alors qu'en fait la « réaction » aujourd'hui consiste à revendiquer une démocratie réelle, à ne pas céder sur les valeurs de la république : exigence d'égalité avant tout, solidarité, voilà le cadre pour une liberté.
On peut interpréter ainsi les campagnes actuelles contre certains intellectuels : ils seraient conservateurs, et près de passer alliance avec le FN. Voir Daniel Lindenberg, Le rappel à l'ordre. Il est vrai qu'un Finkelkraut, comme d'autres, prête le flanc à cette critique. Moi-même ai rencontré le même obstacle. Dans mon "Complexe d'Ubu, ou la névrose libérale", j'ai eu bien du mal à ne pas critiquer le libéralisme, destructeur des valeurs, au seul nom du passé. Républicain en l'occurrence.
Je pense que cette difficulté est causée par la perversité de l'argumentaire libéral. Sa rhétorique fonctionne comme un piège. Tant qu'on n'a pas déconstruit sa mécanique, on ne fait qu'alimenter son apparence de logique (exemple : la laïcité selon le FN). Donc :
-      répondre à la destruction du sujet opérée par le libéralisme par une revendication identitaire est une erreur ;
-      moraliser, c'est ridicule. Il faut pourtant reconstituer une éthique : au nom de la justice.
La condition préalable à toute critique est la déconstruction du système d'idées libéral. Il faut déminer son fonctionnement pervers. Exemple, au coin d'un bois : vous êtes libre puisque je vous laisse le choix entre la bourse ou la vie ! 

 

Journal du désœuvrement (5)

de Mathias Lair

Le vrai du vrai

Dire vrai. Peut-être. Par exception. La plupart du temps, les enjeux mènent la danse : séduire, gagner la faveur, convaincre, ou dominer ; faire reconnaitre la place qu'on tient (on y tient !) dans le groupe… La parole vise toujours un effet sur l'autre ; même en amitié, ou en amour. Dire « je t'aime » n'est pas que la formulation d'un élan de tendresse ou de désir, il s'y mêle autre chose. À tout le moins la provocation escomptée d'un retour : des bras, un corps qui s'ouvre. Et au moins, par la répétition de cette sorte de mantra, « je l'aime je l'aime », la tentative de se convaincre d'un penchant, le choix de s'y établir le temps d'une soirée ou d'une vie.

Il n'y a que dans la cure psychanalytique, me semble-t-il, que le dire peut être vrai. Quand le transfert ne bat plus son plein, quand il ne s'agit plus vraiment de retrouver des anciens émois, de se faire aimer ou haïr. Ces interférences passées, la question de la cure est celle de la vérité. Là seulement elle peut être énoncée sans recherche d'effet sur l'interlocuteur supposé. Trouver la vérité du passé qui agite notre présent n'est pourtant pas sans conséquence. Paradoxe : dire la vérité à titre gratuit engage pour la vie.

Écrire vrai, encore moins possible. Dès que l'on dépose sur la feuille ou l'écran la transcription d'une sensation, d'une pensée, d'un sentiment, voilà qu'ils se ramifient, se développent, prenant des proportions insoupçonnées. La langue nous mène, nous promet des horizons lointains. Elle nous invite au voyage. Donc : impossible d'échapper à la fiction, aussi minimale soit-elle. Travaillé par la nostalgie d'un conte originel, l'acte d'écrire incline au mythe.

On peut tenter de lutter contre ce courant ; refuser les métaphores et les comparaisons qui nous entraînent ailleurs, les ruses de la rhétorique… On peut tenter de se débarrasser des référents en réduisant la langue à une mathématique. Et sombrer alors dans une algèbre où règne x, l'inconnue.  

Peut-être faut-il plutôt accepter de dériver au fil des phrases. Accepter la soi-disant fausseté de l'imaginaire. On fait alors une expérience étonnante : voilà que surgit de la fiction une vérité plus vraie que celle escomptée. Plus affinée, plus entière et complexe ; et jamais totalitaire.

Donc : explorer plusieurs vérités possibles, pousser à la limite les chemins de pensée, de sensation, pour assister à ce qui surgit alors. Voilà mon parti.

Alors la question du vrai s'allège par la multiplication de ses possibles, l'un relançant l'autre dans une danse infinie, et c'est bien. Nous voilà sortis du binaire en quoi nous avions construit notre enveloppe identitaire.

Une remarque : ce texte manifeste le contraire de ce qu'il soutient en prétendant dire, exactement, le vrai du faux…. Vaine prétention ?

 

Journal du désœuvrement (4)

de Mathias Lair

Abraham entend des voix. Il y croit, c'est donc qu'il hallucine. Toute personne se demandant « et si c'était vrai ?» délire avec lui. Sur la croix, Jésus appelle son papa, personne ne répond. Un premier doute s'introduit dans l'irrationnelle croyance. Une première faille qui permettra l'apparition de la science, de la démocratie. Mahomet rétablit la transcendance de la vérité : il écrit ce qu'une voix lui dicte.

Les poètes, aujourd'hui, poursuivent cette tradition : ils se mettent à l'écoute d'une voix intérieure. C'est la voix de l'humanité, déposée dans la langue génération après génération.

Dans notre état d'enfance, avec la mécanique des phonèmes et syntagmes, nous apprenons surtout ce qui y est attaché. Soit les grandes histoires comme les petites de tous les jours ; la trace de ce que hommes et femmes ont pensé, joui, souffert depuis qu'ils existent. Depuis la nuit des temps, ils usent du langage comme immense machine à retraiter le réel, par classement, interprétation, scotomisation, afin d'établir une réalité à notre mesure.

Voilà à quoi sont les reliés les poètes. Voilà leur religion laïque.

 

Journal du désœuvrement (3)

par Mathias Lair

Ne pas écrire de journal, pas tout à fait. Puisque l’intime exhaustif s’y avère impossible : toujours, même putatif, un lecteur y pointe son œil. Je ne serais pas en mesure d'y parler librement, sachant que mes proches pourraient le surprendre. Ils y trouveraient des pensées insupportables qu'ils liraient obligatoirement au prix d'un quiproquo : le propos d'un moment deviendrait superlatif, une vérité entière et définitive qui leur sauterait au visage… d'où l'effondrement de leurs illusions, croiraient-ils, et ouverture de la haine…

Donc, puisqu’un journal n’est jamais privé, allons-y pour le public ! Même si une lectrice adorable me dit : « comment oses-tu t’exhiber ainsi ? Moi je ne pourrais pas… » Tout simplement parce que je pense qu’il n’y a rien de plus commun que l’intime. Y plaquer son narcissisme me paraît donc un peu ridicule, dérisoire. Peut-être qu’un long exercice d’auto-analyse m’a-t-il amené à me considérer comme un autre, un n’importe qui d‘autre ?

Ce qui ne veut pas dire, je le répète, que « je dis tout. » Mon narcissisme, je me le garde ! 

Au temps d'A., j'avais recommencé mon journal. Entrainé par les mots, j'y avais écrit ce que je ne voulais pas penser : à quel point j'étais mal avec elle. Cette découverte a joué un rôle dans ma séparation. Ainsi, un journal peut-il conduire à penser ce que l'on voudrait refouler. Dans le jeu forcément social de la relation, même la plus intime, la censure bat son plein !

Voilà pourquoi je regrette encore l'espace de liberté procuré par la cure analytique. Là, on peut tout dire ! Là, il n'y a de force censurante que la sienne propre ; ce qui est déjà conséquent… On peut aussi y explorer des pensées incertaines, gratuites, des fantasmes sans qu'un œil ou une oreille viennent nous les épingler définitivement sur le cœur, nous disant : voilà comme tu es !

 

Journal du désœuvrement (2)

de Mathias Lair

Jean Birnbaum, oui ! Dans Un silence religieux, la gauche face au djihadisme, il rappelle comment Marx pensait irréductible l'alternative : la révolution, ou la religion ! Comme un jeu de vases communicants. Quand l'une recule, l'autre avance. Aujourd'hui comme hier.

Il reproche à la gauche de sous estimer la force de la croyance. La faute au matérialisme dialectique qui est, qui fut un scientisme comme un autre. C'est à dire une croyance furieuse en un idéal de rationalité. Soit une religion comme une autre. Sans compter le millénarisme communiste, l'espérance du grand soir vis-à-vis de quoi on pouvait ressentir une indulgence qui frisait la condescendance : il faut bien que les pauvres exultent, eux aussi…

Donc, il faut faire avec les dieux. Prendre en compte notre indéracinable besoin de croire en une entité supérieure. Petit enfants, nous avons vécu avec des dieux tout puissants, nos parents. Adultes, nous les remplaçons par diverses entités. La liste est vaste et variée : Yahvé Allah ou le petit Jésus, la république, le divin marché, la nation, la race, la science, la littérature pour certains comme moi…  Mais certains idéaux sont aujourd'hui à la baisse : le libéralisme comme le socialisme, ça fait comme un appel d'air, en l'occurrence divin… Ce que dirent Amedy Coulibaly et ses « frères » Kouachi : il leur fallait « remplir le vide par la religion ».

Dans L'avenir d'une illusion, Freud soutenait fort poliment que la religion est une illusion. Il pensait plutôt : un délire. Croire en effet que quand on est mort on est vivant est pour le moins déréel. Il faut aller plus loin : nous avons viscéralement besoin d'une croyance qui est folle en son fond. Encore faut-il en construire une qui soit vivable, et ne nous démunisse pas de notre humanité. C'est une question d'art, de doigté. De subtil dosage entre rationalité et irrationalité. L'art, justement…

 

Journal du désœuvrement (1)

de Mathias Lair

En ce moment, rien en cours. Pas de "projet", comme on litanise aujourd'hui, sans soif : rien par devant, aucune bandaison. Rien à venir, que le décours des heures, ce que j'avais pourtant souhaité. Tel était mon vœu : ne plus écrire, sauf en cas de stricte (et rare, exceptionnelle) nécessité, être comme une bûche, pour voir – peut-être aussi pour tenter de ressentir par le dedans ce que j'imagine (sans doute à tort, mais on peut rêver !) être le temps des autres, de la plupart : dérivant sur le fleuve tel un bouchon, sans savoir, sans frémir, de la source au  jeté final ; au retour dans le primitif océan.

Du haut de je ne sais quelle montagne construite par mes soins, à force de narcissisme mais aussi et surtout contraint et forcé par un certain climat, à mon égard, de juste tolérance (pas plus !), toujours au bord de je ne sais quelle tempête : rejet, ignorance, mépris, haine parfois, dont je ne comprends pas l'origine... Dans ce haut retranché, je m'interroge : Que sont-ils ? Que font-ils ? L'écriture devenue un suaire (certes moiré et capiteux) recouvrant la réalité, la leur, que j'eus envie de visiter. 

À moins que… déjà dans cette ci-dessus explication je vois poindre la fantaisie. Est-il possible de ne pas s'embarquer dès le premier mot ?, de ne pas glisser vers une délicieuse fiction?, d'oublier le vrai, le juste, l'authentique – convaincu que je suis de son impossibilité. Je n'aime pas, pourtant, l'imagination pure. Je ne me vois pas artisan, confectionneur de bibelots à destination commerciale. Le fond de toute écriture véritable se ramène, heureusement, à la parole d'une personne singulière ; une parole perdue qu'il s'agirait de reconstituer, ou constituer (écoutez à cet endroit les post-modernes s'esclaffer : finies ces jérémiades ! Préférons le concept suivi du processus de fabrication du texte à proférer dans une performance).