Mathias Lair
Il y a poésie(46)

Arthur Rimbaud versus Andy Warhol
 
La factory. On sait que l'on traduit ce terme par : usine. Tout est dit. Andy Warhol, publiciste en première profession, se reconvertit dans l'art, fort de cette conviction : art makes money ! S'il ne gagne pas toujours, il parie sur l'avenir. Il dit de ses productions : « ça vaudra de l'or ! » Il s'inspire des process industriels : il fait fabriquer en série des objets de masse déjà plébiscités par les medias : coca cola, Monroe, Mickey… et déclare qu'il ne fait que signer ses œuvres. C'est de l'art pop, vraiment démocratique ! Certains acheteurs s'émeuvent : si ce n'est pas de lui, disent-ils, ça ne vaut pas tant… ce sont des passéistes de l'art bourgeois qui tiennent à ce que l'artiste sue sang et eau. Le progrès est en marche, il les balaiera ! Tel est son credo, parfaitement néolibéral. L'art ancien fut le chantre de l'église, puis de la monarchie. L'art nouveau, post-moderne, est celui de la libre entreprise. L'art moderne, façon Baudelaire, façon Breton, façon Jaccottet, qui ne reconnaissaient de souveraineté de l'art que dans l'art, n'aurait été qu'un épiphénomène, celui d'un temps républicain (où le citoyen, lui aussi, s'autorisait de lui seul)…
 
Rimbaud avait voulu révolutionner le monde par la poésie. Il fait paraître quelques recueils, plutôt à compte d'auteur. La célèbre revue du Parnasse contemporain qu'il courtise ne le publie pas, personne ne le lit, c'est l'échec. Ses grands idéaux s'effondrent, sa poésie ne sera pas la nouvelle religion qui changera le siècle, il n'en sera pas le prophète. Comme on l'observe souvent chez les défroqués, la mutation est radicale. Il décide de devenir concret, il part en quête d'un eldorado. La corne de l'Afrique est une des rares régions à ne pas être encore systématiquement colonisée, on peut s'y faire une pelote. Ses poèmes ne furent que des « rinçures », dira-t-il. N'avait-il pas tenté d'entrer à Polytechnique en 1875 ? Heureusement pour sa future légende, il avait dépassé la limite d'âge… Dans une lettre à sa sœur Isabelle, il va déclarer que, une fois son magot constitué, il voudrait fonder une famille, avoir un fils qu'il éduquerait pour qu'il devienne un ingénieur plein de fric. Tel est son nouvel idéal.  
Warhol, lui, plus malin (ou venu plus tard, tout simplement), sait allier l'art et le business.
 
 
Paru dans la revue Décharge