150 mots pour traduire « idiot », 60 pour « argent », 200 pour désigner les parties du corps, 6 000 locutions (contre les 3 000 répertoriées dans le reste de l’Italie), ne sont qu’un exemple de la richesse linguistique du napolitain. Dante en personne qualifie le parler du Sud de juste milieu entre lesermo rusticus (langue rustique) et le sermo illustris (langue illustre).Langue romane au même titre que le toscan, utilisé presque uniquement par les écrivains, et qui devient langue officielle à partir de l’unification de l’Italie (1861), le napolitain est donc le deuxième idiome de la Péninsule, et inclut les variétés régionales des Abruzzes à la Calabre. Daté de 960, la « sentence de Capoue » est le document le plus ancien rédigé en italien vulgaire, et sa ressemblance au napolitain est frappante.
 
Les œuvres littéraires, théâtrales et musicales foisonnent à partir du XIIIe siècle, sans compter les traductions napolitaines de la Bible, des classiques grecs, latins et italiens qui remontent pour ma plupart au XVIIIesiècle. Au XVIIe siècle, Giambattista Basile écrit le Pentameron, un recueil de cinquante contes pour enfants, premier ouvrage du genre en Europe. Le XIXe siècle marque l’essor des chansons, toutes écrites en napolitain, qui se répandent dans le monde entier. À notre époque, des monstres sacrés comme Eduardo De Filippo (théâtre), Roberto De Simone (musique), Totò, Massimo Troisi, Vittorio De Sica, (cinéma), ont contribué à faire du napolitain l’idiome régional le plus connu parmi ceux toujours vivants en Italie. On ne compte plus les dictionnaires et les grammaires écrits à partir du XVIIIe siècle. Et l’on doit l’ouvrage moderne le plus imposant à un professeur de Cambridge, Adam Ledgeway, auteur d’une Grammaire diachronique napolitaine de 1 045 pages. Il existe même une version napolitaine du logiciel Word.
 
Pourtant, lorsqu’un enfant des classes sociales aisées s’avise à parler la langue de son pays natal, on le sermonne en lui intimant de « parler comme il faut », alors que le bilinguisme est une richesse. Mais la force du peuple de Naples est dans sa résistance à toute dictature, et on continue donc de parler la langue de la sirène, au nez et à la barbe de ceux qui voulait la tuer. Seule la partie de la bourgeoisie la plus « italianisée » (et aussi la moins cultivée) la snobe. Les auteurs modernes de pièces de théâtre et de chansons n’ont pas cessé non plus d’écrire en napolitain. A Naples, certaines écoles et associations se mettent à proposer des cours de napolitain, une heureuse initiative qui redonnera ses lettres de noblesse à une langue qui, avant la (mal)unité italienne, était parlé même par la famille royale.
 
Mais le sarcasme des adeptes de la langue toscane visant les napoletanophones ne date pas de hier. La preuve en est qu’à la fin du XVIIe siècle, lorsque le très érudit haut prélat apulien, Pompeo Sarnelli, auteur de quarante ouvres on ne peut plus sérieuses, décida d’écrire « la Posilicheata », des contes populaires en napolitain, il écopa des critiques sévères. Mais l’évêque de Bisceglie, nommé assistant d’études du pape Benoît XIII, ne se laissa pas démonter : il rendit la pareille à ses détracteurs en écrivant une introduction truculente dont voici un extrait :
 
« Vous picotez le fondement à la terre entière avec votre langue toscane ! Un mot napolitain tout rond vaut bien tous les vocables de la Crusca[1] : et à quel autre idiome pourrait-on le comparer ? Qui oserait dire que le parler latin n’est pas un grand parler ? Et Pourtant quand Pompée le Grand vint à Naples, il tomba amoureux de notre parler et abandonna le latin ; et quand Cicéron lui passa un savon sans eau, Pompée répondit que Cicéron ne savait pas ce qu’il disait, car s’il avait demeuré un peu plus longtemps à Naples, il aurait laissé tomber lui aussi le latin pour le napolitain : lequel n’est qu’un mélange de grec et de latin, heureuse combinaison faite pour adoucir la bouche, le palais et la gorge (…) Et puis, quelle est cette impertinence de dire que le parler napolitain ne sert qu’aux pitres dans les comédies ? Ces propos sont le fait d’étrangers qui n’ont pas approfondi notre langue, autrement ils sauraient que nos mots sont aussi beaux que les leurs sont laids. (…)
 
Tu ne sais pas ce que l’on raconte ? Qu’un jour un brave homme de notre pays quitta Naples, où le pain s’appelle « pane », et arriva dans une ville du nord ou le pain s’appelait « pan » ; un peu plus haut on l’appelait « pa » ; alors, il dit à son compagnon de voyage : « rentrons chez nous mon ami, que si nous montons plus haut, nous ne trouverons plus de pain et crèverons de faim » (…)
 
Celui qui s’est acoquiné avec les Toscans pour parler leur langue devra me pardonner : moi je ne l’ai pas fait, et je veux parler la langue de mon pays. Et si l’on ne veut pas m’entendre, que l’on se bouche les oreilles, ou les cinq lettres… ».
 
Et je suis de son avis.
 
 
 
[1] Académie de la Crusca, équivalent de l’académie française.