Cet article, je le précise d’emblée, ne prétend pas faire le « tour de la question », trop vaste et trop complexe, ce sujet mériterait en effet une analyse bien plus approfondie. Dans ce texte, objet d’une conférence auprès du Centre Culturel Italien (12 mai 2011), seules les fêtes les plus représentatives sont citées, car en Campanie, chaque ville, voire même chaque village, en compte plusieurs. Ces cérémonies surprennent, intriguent par leur caractère parfois archaïque et par la ferveur affichée par les fidèles, citoyens d’un pays qui vit pourtant à plein sa modernité avec tous les changements économiques et sociaux que celle-ci entraîne.
Étrange peuple qui pour rester agrippé à ses racines, l’espace d’une célébration, dénie son époque, lutte contre l’usure du temps, défie les interdits cléricaux et les dictats de l’ordre établi. Etrange peuple qui a su résister par la seule force de son attachement à sa culture millénaire.
Les prémisses
 
Au IVe siècle, au moment où le paganisme décline, le Christianisme se dispute le monopole avec des cultes mystiques et solaires qui s’opposent aux dogmes païens - trop matérialistes - par leur idéologie eschatologique[1] et salvifique[2]. Cybèle, Déméter, Mithra, Isis et Dyonisius sont parmi les divinités appartenant à ces religions dîtes « à mystères ».
En 313, l’édit de Constantin officialise le Christianisme, mais la culture gréco-orientale exerce toujours une forte influence à Naples qui, fondée par les Grecs, a toujours été, même à l’époque romaine, le berceau de la culture hellénique en Italie.
Après le schisme qui divise l’église d’Occident de celle d’Orient (1054), le pape soutenu par les monarchies occidentales, voit croître son pouvoir. Pour asseoir définitivement son autorité en Occident et bâtir une muraille solide entre l’Eglise catholique et l’orthodoxe, le Souverain Pontife doit effacer toute trace de culture orientale en Occident. Il lui faut donc anéantir la résistance de Naples toujours fortement liée à Byzance. A cet effet, le Pape Grégoire VII décide de faire des Normands « son épée » contre les Byzantins.
C’est ainsi qu’en 1140, Roger le Normand entre à Naples en triomphateur et instaure la première monarchie dans le Sud de l’Italie[3].
Mais, les Napolitains n’en démordent pas et leur spiritualité ne s’éloigne toujours pas de ses sources originelles. Leur foi chrétienne demeure sous l’influence directe des matrices hellénique et alexandrine dont le christianisme d’Orient est empreint. Ainsi, à Naples, le passage des rites païens aux cultes chrétiens est marqué par une foule de syncrétismes très complexes, voire contradictoires, lesquels sont encore perceptibles de nos jours.
D’après Roberto De Simone[4], la transition aurait été sans doute beaucoup moins pacifique sans un personnage qui, divinisé après sa mort, va polariser les différents mythes en les filtrant par un jeu subtil de syncrétismes pour les conformer finalement aux dogmes chrétiens. Cet étrange cheminement aura le grand mérite d’atténuer la répression violente entreprise par l’Eglise catholique soutenue par les différentes monarchies qui vont se succéder sur le trône du Royaume de Naples et de Sicile.
Ce personnage est Virgile, Virgile qui en Campanie a fait l’objet d’un véritable culte.
 

Virgile (ph. R. De Simone)
 
Virgile, de grand poète à grand thaumaturge
Virgile[5] naît à une époque trouble de guerres et de conquêtes, conquêtes qui finiront par se retourner contre ceux qui les mènent en plongeant Rome dans le chaos.
Idéaliste au caractère doux, Virgile croît sincèrement qu’Octave Auguste fera régner la paix et fait son apologie dans l’Enéide. Le nouvel empereur saisit immédiatement l’intérêt politique de cette œuvre qui déifie les fondateurs de Rome, et donc ceux qui sont à la tête de l’empire. Mais l’admiration des Romains pour Virgile tient également à la perfection de ses vers qui élèvent enfin le latin au rang de la langue d’Homère et aussi aux grandes qualités morales du poète. A celles-ci s’ajoutent son immense savoir et son intérêt pour les langages magico-religieux du monde sibyllin, étrusque et hellénistique.
Rien d’étonnant que Virgile et ses écrits vont peu à peu être entourés d’une aura de sainteté. La renommée de Virgile rayonne bien au-delà de la sphère intellectuelle. Les Pompéiens anciens, par exemple, ont peints ou gravés des vers virgiliens sur les murs de leur ville dans plus de trente-cinq endroits.
Les premiers chrétiens, eux, voient dans les textes de Virgile des éléments orphiques et solaires contenus dans le christianisme même. Ainsi, tout en appartenant au monde païen, Virgile n’est pas rejeté par cette religion naissante.
A partir du IVe s. on voit paraître des écrits et des biographies qui qualifient Virgile d’omniscient, voire de saint. Le grammairien Servius affirme que le rameau d’or avec lequel Enée descend aux Enfers, ressemble en tout et pour tout au Y, le symbole magique de Pythagore. Macrobe reconnaît en Virgile l’infaillibilité. Suétone écrit une biographie non parvenue jusqu’à nous mais reprise par le grammairien Donat.
Dans la vie de Virgile retranscrite par Donat, les signes divins foisonnent : sa mère s’appelle Magia Polla, un nom qui rappelle la Magie. Avant d’accoucher, elle rêve d’un rameau de laurier qui, planté dans la terre, atteint immédiatement la taille adulte (rappelons que le laurier est l’arbre sacré par excellence). Magia Polla accouche dans un fossé, qui est une cavité comme une grotte, et la grotte est liée au culte de la Grande Mère. Le nouveau-né ne pleure pas, il sourit comme un enfant divin. Une branche de peuplier plantée selon l’usage local (région de Mantoue) à l’endroit de l’accouchement, devient en peu de temps un grand arbre. Et ce peuplier, appelé arbre de Virgile, devient un lieu où les femmes, après ou avant leur accouchement, vont s’acquitter de leur vœu. Il meurt un 21 septembre d’un coup de soleil, comme Orphée emmené au ciel par Apollon sur son char solaire.
Il demande à être enterré à Naples. Sur sa tombe on grave des vers qu’il aurait lui-même composé : « Mantoue m'a donné la vie, la Calabre me l'a ôtée, et maintenant Naples garde mon corps. J'ai chanté les pâturages, les campagnes, les héros ». Un laurier, encore un, pousse miraculeusement tout près de sa tombe (comme l’avait rêvé sa mère) et on attribue à ses feuilles des propriétés magiques[6]. Cette croyance a perduré jusqu’au XXe s (voir La Danse, la tarentelle).
Le laurier est l’arbre sacré d’Apollon et les Sibylles, avant de prononcer l’oracle au nom de ce dieu, mâchent des feuilles de cet arbre pour atteindre l’état de transe. Le laurier est béni par le soleil parce que ses feuilles ne sont pas caduques; il est vierge, puisqu’il n’a pas de fruits ; il est aussi lié au monde souterrain où siègent les morts et la Grande Mère, car la nymphe vierge Daphné, pour fuir les avances d’Apollon, invoque la déesse de la Terre qui la transforme en laurier. Le laurier incarne donc la virginité, la fécondité, la pérennité, le soleil et la terre d’où découle l’oracle. Ainsi par le biais du laurier, Virgile centralise toutes ces valeurs.
 

Le tombeau de Virgile et le laurier magique en arrière-plan (coll. R. De Simone).
 
Même l’homosexualité - vraie ou supposée - du poète devient un signe de chasteté, de sainteté même. Il était si chaste, insiste Donat, qu’on l’appelle Parthenias, la petite vierge. Et ce n’est donc pas un hasard si dans la tradition orale campanienne, il est souvent question d’une « virginella », une petite vierge, qui en réalité est un homme.
Le grammairien Phocas abonde en ce sens et soutient que Virgile, lors de sa venue au monde, est nourri par des abeilles qui lui versent leur miel dans la bouche. Cela équivaut à être nourri par la Grande Mère. Le miel est d’ailleurs un autre intermédiaire de la transe prophétique. Et pour couronner le tout, d’après les Grecs anciens les abeilles sont vierges.
Le culte de Virgile est instauré très vite après sa mort et on lui consacre les ides d’octobres car il est né un 15 octobre.[7] Stace qui est Napolitain rapporte que la tombe du poète est considérée comme un lieu sacré.


La mort de Virgile. Gravure du XVIe s. (ph. De Simone)
 
Nombre d’auteurs anciens font mention des « sortes virgiliennes », une pratique divinatoire qui consiste à ouvrir une œuvre virgilienne au hasard pour en tirer un oracle. En fait, Virgile devient lui-même la Sybille. Les têtes couronnées de toute l’Europe consultent les sortes jusqu’au XVIIe s.
Les pouvoirs bénéfiques attribués à Virgile par les habitants de la Campanie sont innombrables, puisqu’il finit même par incarner la plupart des divinités les plus populaires.
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A l’époque où l’église amalgame le Noël chrétien et les festivités les plus anciennes dédiées au Soleil, le messianisme solaire de la IVe églogue des Bucoliques séduit toutes les classes sociales. L’empereur Constantin, désireux de réunir ses sujets sous la houlette d’une seule autorité religieuse, sait tirer profit de cette popularité et, lors d’une grande assemblée ecclésiastique, prononce sa célèbre oraison sur la IVe églogue. Constantin, joue sur l’ambigüité de ces vers et prétend qu’ils annoncent la naissance du Christ. En d’autres mots, l’empereur officialise l’entrée de Virgile dans le monde chrétien. Virgile et les Sibylles seront désormais représentés parmi les prophètes.
Le culte virgilien reste très vivant jusqu’à l’an mille. A partir de cette période, on commence à remplacer les mythes qui entourent Virgile par des légendes de saints ou de madones. Le culte alors s’étiole, mais un certain nombre d’éléments demeurent enracinés dans les croyances populaires que l’on attribue à l’ignorance et à la superstition du peuple.
 
 
La IVe églogue
Le dernier temps approche, autrefois si célébré par les vers de la Sibylle Cumée. On voit renaître au monde le grand ordre des siècles qui ont achevé leurs cours. La Vierge est déjà de retour, le règne de Saturne revient, une race nouvelle nous est envoyée du Ciel, et puisque ton Apollon commence de régner, chaste Lucine, prête ta faveur à cet enfant naissant sous qui, les nations de fer venant à périr, celles d’or s’épandront par tout l’Univers. Cet enfant mènera une vie divine, il verra les grands héros mêlés parmi les Dieux dont il sera aussi regardé, et il régira l’Univers pacifié par les vertus de son père. (Trad.Michel de Marolles, Abbé de Villeloin, 1649).
 
Avec le temps, la religion chrétienne finit par reléguer Virgile au rôle de nécromancien. Mais, en réalité, il reste pour le peuple le pôle d’attraction vers lequel convergent tous les mythes passés et présents. La croyance en ses pouvoirs bienfaisants ne disparaît pas de la culture populaire, à tel point que le souvenir de Virgile sera très souvent présent là où l’on bâtira des églises dédiées à la Vierge Marie, construites à leur tour sur les ruines de temples jadis consacrés à des divinités païennes, notamment à la Grande Mère. La Vierge prendra d’ailleurs des noms qui rappellent les « miracles » accomplis par Virgile (voir plus bas « Les Madones »).
Les vestiges des mythes virgiliens sont toujours identifiables dans la tradition orale en milieu agricole. Ces légendes ont été préservées grâce à Roberto De Simone qui les a retranscrites après avoir enregistré les conteurs. L’un d’entre eux, un vieillard originaire de Somma Vesuviana (une petite commune rurale de Naples) raconte qu’une Virginella (une jeune vierge), qui en réalité était un homme, avait suspendu un œuf dans un château, un château que les Napolitains appellent « Château de l’œuf ». A cet œuf, conclut le vieil homme, est suspendu le destin de la cité.
Or, à Naples il y a réellement le « Castel dell’Ovo » (château de l’œuf), dont le nom dérive de cette même légende (relatée par plusieurs historiens) qui est ignorée par le grand public. Bâtie par les Normands sur les ruines d’un monastère basilien, cette très célèbre forteresse, située dans le non moins célèbre quartier de Santa Lucia, occupe une grande partie de l’île du Salvatore (du Sauveur)[] à présent reliée à la terre ferme par un pont. Tout près du château-fort se trouvait une chapelle dédiée à la Madone de l’Œuf (démolie depuis un certain temps). Or, l’œuf est un symbole récurrent dans nombre de rites religieux à Naples comme ailleurs. Dans cette ville, l’œuf est, entre autre, lié au culte de la sirène (voir plus bas), une divinité mi-femme mi-oiseau. C’est l’œuf de la sirène que Virgile cache dans les souterrains du Château pour préserver le sort la cité.
Au XIVe s., une époque où les rois angevins s’acharnent à vouloir extirper les cultes païens de leur royaume, cette croyance perdure. On raconte, en effet, que la Reine Jeanne 1ère d’Anjou fait reconstruire le château de l’œuf, détruit par un raz-de-marée et, afin de sauvegarder la ville, fait suspendre une cage contenant un œuf dans les souterrains du château.


Chapelle de Sainte Marie de l’œuf. Estampe du XIXe s. (ph. R. De Simone).


La Madone de l’œuf (ph. R. De Simone)


 


[1] Fin du monde, résurrection, jugement dernier.
[2] Arrivée d’un messie qui sauve l’humanité.
[3] Sa capitale sera Palerme. Ce seront les Angevins qui déplaceront la capitale à Naples (1266).
[4] Musicien, musicologue, metteur en scène, chef d’orchestre, compositeur et éminent spécialiste des traditions populaires campaniennes, Roberto De Simone est LA référence en la matière.
[5] Né à Mantoue le 15 oct. De 70 av. J. C., mort près de Brindisi le 21 sept. De 19 av. J. C.
[6] Une épitaphe datant de 1668 en atteste la véridicité.
[7] attesté par Pline, Ausone
[8] L’île s’appelait jadis « Megaride ».